Angle Mort, Par et Pour l’Automobile
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Angle Mort, Par et Pour l’Automobile

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Des pansements de pare-chocs, du mobilier décoratif détournant des pièces de voitures, des sapins magiques en aluminium… Des objets d’arts qui ont attiré notre attention sur le travail d’Arthur Pocheron, du studio de design Angle Mort. Et plutôt que de téléphoner, ou de continuer à échanger sur Instagram, nous nous sommes rencontrés, au Local, pour mieux comprendre l’essence de son art.

Machinistic – Salut Arthur, nous venons de passer deux jours ici, peux-tu expliquer à nos lecteurs ce qu’on a fait ? 

Arthur – Carrément, oui ! Je me suis ramené avec ma caisse, j’ai mis tout le matériel nécessaire dans le coffre ; parce que je fais de la fonderie. Ça me fait plaisir de me déplacer, pour ça, j’essaye d’avoir les équipements les plus nomades possibles. J’ai déjà créé des pièces dans une casse par exemple, au milieu des voitures en attente de destruction. Et, aujourd’hui ça me permet de venir ici pour faire une démonstration du processus, en partant du recyclage, la récolte des ressources en aluminium en provenance d’automobiles, jusqu’à la revalorisation de ce qui est considéré comme déchet.  

Découpe d'une jante aluminium sur un établit

M – C’est ce qui est intéressant dans ta démarche, tu recycles des pièces qui viennent de voitures ?  

A – C’est ça ! J’essaye d’intercepter des pièces au moment de leur destruction, pour les revaloriser et les réincarner sous une autre forme, pour une seconde vie. Ce que je fais, c’est à partir de l’automobile, à destination de l’automobile. Quand tu fonds ta pièce, elle perd son identité. Ça parait anecdotique de se dire que je récupère la ressource dans les casses autos, je pourrais tout aussi bien les récupérer sur des chantiers de bâtiments, mais pour moi c’est important. L’histoire, la valeur ajoutée et la finition ont leur importance 

M – C’est pour ça que tu développes différents objets ? 

A – En partie. Parfois je garde du brut, des fois je fais du polissage, et je trouve que le degré de finition apporte aussi une autre lecture à l’objet. Par exemple pour la lampe, il y a une forme de minimalisme. C’est un réflecteur de Megane récupéré sur une caisse abandonnée sur un parking. Il fallait que je fasse un pied de lampe qui s’adapte à la ressource dispo. Donc l’idée c’est de faire avec ce qu’on a, et de mettre la conception au service de la ressource existante, d’où la simplicité et l’efficacité de ce système. Le pied restera le même peu importe la provenance des prochains réflecteurs que je trouve, mais je peux adapter le bras. Il y a bien une forme de brutalisme, car ça sort tel quel du moule. Ce que j’aime bien dans le brutalisme, c’est que c’est authentique, ce n’est pas surfait.  

M – Alors que tes sapins sont travaillés comme des bijoux ?  

A – C’est un parallèle avec les sapins qui peuvent être vu comme de la joaillerie automobile, oui. À contrario de ce que je viens d’expliquer pour la lampe, ou le cendrier qu’on a ici aussi, c’est presque bling-bling. J’aime bien ce côté personnification de la voiture, que l’on peut habiller ou réparer. En plus de ça, chaque sapin présente ses variations. Au moulage il y a un effet de surprise. Je travaille avec du sable, qui se compacte et garde la forme. Mais à chaque pièce le moule est détruit, donc chaque pièce est différente. Même si tu veux refaire, ce n’est pas possible. À tout moment le moule est mal rempli, il y a des accidents de parcours, des moments critiques comme avec la température, le moule qui s’effondre. C’est la surprise à chaque fois, et c’est souvent plus défini que ce qu’on imagine niveau détails. Faut l’accepter pour en faire une force, pour rentabiliser le caractère du procédé. Par exemple, le sapin qu’on a fait ensemble, ce qui a donné la trame du sapin c’est un appuie-tête de E30, on voit la trame du velours. On retrouve le caractère sous une autre forme. Les possibilités sont infinies de la sorte, et l’idée c’est de profiter au-delà de la ressource que laisse l’automobile en fin de vie, c’est de se demander ce que tu peux faire d’une grille de haut-parleur, d’un tissu, d’une durite, d’un bouchon de vidange. Est-ce que tu peux t’en servir comme d’un tampon, le faire rouler, il y a plein de manières d’interpréter les formes…

M – C’est marrant de parler de personnification de voiture, tu peux nous en dire plus ?


A – Oui, c’est un sujet qui me passionne. L’appropriation de l’objet. Des gens donnent des noms à leurs voitures, moi ma manière, c’est de la voir comme un objet vivant, avec ses organes, c’est de lui mettre des bijoux, la réparer, en prendre soin. Et je pense que prendre soin de ce qu’on a dans notre quotidien c’est nécessaire. Par exemple, c’est un peu perché j’avoue, mais je fabrique des pansements en aluminium. Je me suis inspiré de la culture du missile dans le drift, des voitures qui tapent souvent et montrent plein de réparations de fortune. C’est une sorte de pied de nez à toute cette hype autour de l’automobile état concours, sans défaut. L’idée des pansements c’est aussi de prolonger la vie de la pièce abîmée et de la mettre en évidence. C’est ce que je traite dans la pratique en tant que designer, garder une authenticité et conserver en même temps une certaine forme de résilience dans l’objet automobile qui est assez puni écologiquement. Je vois l’automobile comme un objet au-delà d’un moyen de locomotion, avec plusieurs fonctions, dont une artistique qui se marie très bien avec le côté mécanique. C’est un levier que je mets en place avec le lancement de mon studio de design Angle Mort.  

D’ailleurs, il y a une culture au Japon qui s’appelle le Kintsugi. Le principe est de réparer des pièces en céramique cassées avec de la soudure à l’or. Une fois réparée, avec cette opération qui nécessite un savoir-faire particulier, la pièce a plus de valeur. 

M – Artiste et aux manettes de ton studio de design, tu as plusieurs casquettes en fait. Comment en es-tu arrivé là ?  

A – C’est au lycée d’arts appliqués de Nevers que j’ai pris goût au travail manuel. C’était le feu parce que pendant trois ans, j’avais six heures de dessins par semaine, et on nous montrait les différents champs d’application du design : mode, espace, graphisme, produit… Moi je me suis plutôt orienté vers le produit. J’aimais l’idée d’avoir une interaction avec un objet à la taille de la main. Puis j’ai fait un BTS design très typé industriel, avec peu de manipulation mais théoriquement technique. C’était nécessaire, mais ça m’a frustré car on s’est peu confronté à la ressource. Par exemple, on dessinait du mobilier de luxe, mais c’était trop hypothétique, c’était hors sol, et on ne voyait pas l’incidence du dessin sur la réalisation de la pièce. Il y a souvent le clivage entre ceux qui conçoivent et ceux qui produisent, les artisans pestent contre les designers. Je me suis rattrapé aux Beaux-arts de Brest pour la pratique, en étant dans les ateliers le plus souvent possible. Tu as des équipes de conseils qui t’aident, et tu peux travailler le métal, la céramique etc. et ça m’a tellement plu que j’y ai fait un Master Design en transition. Avec une vraie sensibilisation sur comment être designer aujourd’hui. Pour dire vrai, quand je suis rentré en étude, à la base, je voulais faire du design automobile, mais j’ai découvert plein de choses à côté. C’est l’échelle industrielle dans le design automobile qui m’a éloigné de ça, mais je suis revenu d’une certaine manière à l’auto, d’une manière plus adaptée. Et les problématiques qui se sont posées en master m’ont ramené à ce milieu là avec un axe plus résilient, artisanal et expérimental. 

M – Et c’est pendant ton master que tu as acquis ce que tu appelles ton cabinet de curiosité ?  

A – Ce pourquoi je suis retourné là-dedans en Master, c’est qu’à l’été 2020, en sortie de confinement, je voulais vraiment une BMW E30. Mais, financièrement, le seul moyen pour moi d’en avoir une c’était d’en acheter une pourrave. J’ai sorti cette 318i d’un champ à la frontière allemande, et la voiture est devenue le point névralgique de mon master en fait, mon cabinet de curiosité. J’ai expérimenté plein de choses dessus. Faut que je te raconte un truc aussi, en lien avec ça. J’ai fait du moto-cross dans un club municipal. On avait les motos à dispo’, mais en contrepartie il fallait les entretenir. Ce qui fait qu’on n’était pas juste dans le plaisir de piloter, et c’est grâce à ça, que j’ai pris conscience que si tu te prenais une pelle il fallait réparer. Et c’est ce que j’ai fait avec la E30, j’ai dû la réparer pour l’utiliser, je passais surement trop de temps dessus d’ailleurs. Vraiment, je me suis vu foirer mes études, car je faisais mon master mais je voulais m’occuper de la E30. Bref’, j’ai eu la chance de retaper ma caisse pendant mon master, de m’en servir comme cas d’étude et de la présenter pour mon diplôme. Heureusement qu’aux Beaux-arts tu fais ce que tu veux, mais vu que mon diplôme avait une dénomination écologique, c’était pas gagné.

M – Une E30 c’est un sacré morceau de tôle, comment tu en es venu à l’aluminium ?

A – Je me suis concentré sur l’alu’ car on en trouve plein les voitures, la matière est intéressante et le procédé de fonderie est fascinant. Il y a un truc magique. Je n’avais jamais vu de métal en fusion avant de le faire moi-même. D’ailleurs mon matériel c’est aussi DIY et du recyclage. J’aimerais bien le faire évoluer, en régularisant les choses, mais en même temps en gardant la place pour de l’inattendue et de la découverte. C’est ça qui est dur quand tu es autodidacte. Par exemple, j’ai rencontré un artisan fondeur dans le Finistère, j’ai passé une journée avec lui et ça s’est arrêté là. Le reste c’était que des questions auxquelles j’apporte mes propres réponses. Le fait de pas avoir de formation en fonderie fait que je n’ai pas de barrières, ça à des avantages mais aussi des limites, alors je me renseigne de plus en plus pour faire évoluer mes techniques et j’apprends au fil des fontes. Des fois je me dis que si un fondeur voyait ce que je fais il péterait un plomb. Au début, j’allais sur la plage prendre du sable, j’y mettais la bentonite, une argile sèche, et je faisais mes premières réalisations avec ça. 

M – C’est pendant ton road trip initiatique que tu as rencontré ce fondeur ?  

A – Alors lui non, il n’a pas fait partie du road trip, mais je vais le raconter ! À la fin de ma première année de Master, il y avait un stage à faire. Je n’avais vraiment pas envie d’aller dans un cabinet ou un studio de design, d’être enfermé tout l’été. Dis-toi, je venais de refaire ma caisse, je voulais rencontrer des gens. Me servir de la e30 comme d’un outil pour assouvir ma curiosité. Donc pendant un mois j’ai fait une boucle en France pour rencontrer des acteurs de l’artisanat. Du Jura à Saint-Etienne, en Bourgogne et Honfleur. J’ai rencontré un forgeron, puis un designer, des céramistes et une vitrailliste. Chacun pendant une semaine. C’était le feu, il n’y avait pas de lien entre tous, autrement que ce sont des savoir-faire qui sont assez historiques. Ce sont des savoir-faire qui ont traversé les époques, et moi je voulais comprendre les problématiques de ces gens en 2023. Je veux dire, aujourd’hui tu vas sur AliExpress, Amazon, et tu commandes. Quand j’y étais on a fait un départoir, c’est un outil pour faire des façades ou des toitures en bois. Tu vas sur internet, tu as l’outil pour trente balles. Alors comment l’artisan fait-il pour se placer face à ça ? Mais le mec, il fait du sur mesure, il va travailler l’ergonomie. Et en vrai ça à une influence de fou quand tu travailles d’’avoir un vrai outil dans l’art que tu fais, dans ton geste. Puis c’est aussi de se dire que tu fais travailler local, avec un vrai service. Il y a une forme de cycle, d’autosuffisance locale, comme à l’époque. Maintenant on a accès à tout, du jour au lendemain, c’est super agréable, mais c’est au détriment d’autre chose. Du coup pendant ce trip je n’ai pas vu de fondeur, mais c’était nécessaire pour moi de me projeter en tant que designer / artisan en auto-production ; est-ce qu’il y a un monde dans lequel ça peut marcher ? Et là je lance Angle Mort, où on reste dans un rapport à l’objet authentique. 

M – C’est là-bas que tu as fait le vitrail que l’on voit dans l’E30 ? 

A – C’est ça ! Le vitrail, j’ai passé une semaine chez la vitrailliste. Et le dernier jour, j’ai eu l’occasion de me faire une pièce : il me fallait un vitrail dans ma caisse. Ça baigne l’habitacle de lumière quand y’a du soleil, c’est trop beau. Et surtout, c’est un témoin du road trip, du voyage, et je trouve ça cool de se dire qu’en mettant ce savoir faire-là dans une voiture de manière inattendue, ça reflète la manière donc je vois l’artisanat et la voiture, tu peux hybrider plein de trucs. Et j’aime bien l’idée que ma voiture, qui n’est pas dans un super état, soit intéressante par tous ces petits détails.  

M – Tu me parlais d’un artiste qui t’inspire, je n’ai plus son nom en tête, tu veux en parler ?  

A – C’est surement Olivier Peyricot, un designer qui a beaucoup taffé le sujet de l’automobile, il est le directeur du pôle recherche de la cité du design à Saint-Etienne. L’automobile a été un sujet pour lui. Il a été commissaire de l’expo’ Autofiction, qui montre les enjeux sociaux, politiques et écologique de l’automobile. Quand on y pense, à l’échelle de l’humanité c’est un objet récent, ça a quoi, 120 ans. Et se dire qu’il y a un tel gap entre  les premières voitures et aujourd’hui, ça rend l’objet encore plus intéressant à analyser. C’est un bon marqueur. D’ailleurs, je serai exposé à Autofiction 2024, en Belgique.

M – Trop bien, on viendra te voir ! Qu’est-ce que tu prévois pour le futur ?  

A – Dans l’évolution des objets que je réalise, j’aimerais faire des finitions sur des voitures. Tu peux avoir des boiseries, moi j’aimerais faire mes pommeaux, mes volants, mes inserts de tableau de bord, dans les portes… Comme si tu pouvais demander à un sellier de faire ton intérieur avec ma finition. Tu vois, chez Machine Revival, ils font ce genre de choses, je m’identifie beaucoup au milieu de la customisation, et j’aimerais faire ça.  

Avec Angle Mort, je donne de l’élan au projet. Et j’aimerais vraiment bosser avec et pour d’autres gens du milieu automobile. C’est important créativement parlant de pas s’enfermer et de rencontrer d’autre gens. Les points de vues changent, ça permet d’évoluer. C’est comme là, on s’est découvert sur Instagram, je suis venu, et on a échangé, fait connaissance. Tout ça a eu une influence sur les pièces produites hier.

J’aimerai aussi être présent sur des events automobile, apporter mon matos, produire et vendre sur place des pièces custom, ça serai le feu. Pour résumer, je me vois avoir plein d’autres idées, rencontrer d’autres personnes, et créer encore plus !

Retrouvez les actualités et le travail d’Arthur sur son Instagram : Angle Mort Studio

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